Les lieux auraient dû être déserts et pourtant, elle était là, petite baraque en bordure de forêt. Elle était isolée, et il n’y avait rien d’autre autour que la nature préservée, comme si elle avait été déposée là au hasard. Le village de Kobiki était à quelques lieues vers l'ouest, à plusieurs jours de marche pour qui ne craignait pas la traversée de la forêt de Kildenrie et les animaux qui y vivaient. Surtout, aucun chemin ne menait jusqu'ici, comme si l'habitant des lieux souhaitait se prémunir de toute visite impromptue. Quelle raison pouvait bien justifier cette distance relative entre l’insolite cabane et le village d'agriculteurs ? Pourquoi prendre le risque de se soustraire à la sécurité du village et, surtout, de Tib'Köh ? Lycène Ankoh seul sembla s’en inquiéter. D’un signe de la main, il imposa une halte à ses troupes qui obéirent, rompues par leur long voyage. La journée du lendemain s'annonçait bien plus épuisante qu'une simple chevauchée et cette pause était la bienvenue. Loin, la mission vers Têk. Les années s'étaient écoulées, avec leurs aléas et leurs enseignements.
Le soleil déclinait, disparaissant derrière les arbres et irisant les nuages bas de couleurs improbables, entre l'opale et l'ambre flamboyant. Il faisait froid. Froid et humide. Un automne détestable comme il n'en était plus tombé depuis longtemps. Lycène se retourna, cherchant du regard un subalterne suffisamment proche pour lui donner ses ordres sans avoir à élever la voix. Il n’en vit qu’un seul, immobile sur son étalon gris pommelé. Toujours le même, prisonnier de sa propre glace.
« Capitaine Notos, allez voir si ce gourbi est habité et faites savoir à son occupant que nous camperons ici pour la nuit. »
Pour toute réponse, il n'eut droit qu'à un hochement de menton affirmatif et le jeune homme mit pied à terre. Il pris toutefois la peine de le dessangler de quelques crans. Son général le regardait faire, entre curiosité et sympathie. Le temps maussade véhiculait des effluves de nostalgie, comme autant de soupirs du vent capables de faire ressurgir les souvenirs les plus inattendus. Lycène n’y échappait pas et, encore juché sur son cheval, il se remémorait de ce capitaine lorsqu’il n’était encore que soldat. À dire vrai, il se souvenait plus distinctement de l’époque où cet homme avait été enfant et son cœur se serra. Que s’était-il passé depuis ? Comment un homme pouvait-il passer de l'innocence infantile à une indifférence aussi austère ? Du haut de ses trente-sept ans – trente-neuf si on lui comptait les deux années qu'il s'était ajoutées pour entrer dans l'armée à la demande d'Aaron – Lycène ne pouvait que se morfondre de la réponse qu'il connaissait. Il était l’un des rares, au sein de cette armée, à être resté suffisamment longtemps en fonction pour avoir connu ce capitaine dès son plus jeune âge. L'un des seuls, en revanche, à savoir que cet homme n’avait pas grand chose à voir avec l’image glaciale qu’il renvoyait...
Krait Notos n'avait rien perdu de sa réputation. Le temps aidant, il devenait d'avantage redouté, de tous, mis à part d'une certaine tête de pioche à la chevelure rousse. Thalas lui-même se faisait plus distant, à moins que ses soucis personnels seuls ne soient responsable de cet éloignement. Il avait l'air perdu souvent, et hésitait un peu trop souvent à aller au devant de son ami, impuissant face à une détresse qu'il ne comprenait pas. Alliés comme ennemis, tous craignaient Krait, à présent aussi réputé que son général lui-même. Lycène ferma les yeux. Il revoyait le regard de cet enfant suffisamment fou pour avoir interrompu un conseil de guerre en s'invitant par une porte fenêtre. Sa détermination insensé ne s'était pas atténuée, bien qu'elle fut bien moins expressive qu'à l'époque. Ce jour là, Lycène avait lu un curieux mélange d'émotions dans les yeux verts du jeune garçon. Crainte, colère, courage, et une résolution farouche à aller au bout de lui-même. Le roi avait dû feindre une rage folle – en réalité plus amusé que furieux – et avait ordonné l’expulsion du garnement... mais cela n'avait pas suffit à dissuader Sheelah de s'en approcher, comme une mante religieuse qui se délecte par avance de son repas.
Et puis Krait avait été formé au combat et éduqué à la discipline militaire par Rémora Lokinn – colonel de première division de cavalerie lourde. Ce dernier lui avait témoigné un intérêt tout particulier au début, avant de se retrancher dans une animosité assez singulière. Lycène ne sut jamais ce qui avait pu se passer entre eux. À vrai dire, il commençait à croire que son colonel devenait fou, à force d'assister à toutes les horreurs que la guerre véhiculait. Toujours était-il que quelques années plus tard, Krait atteignait l’âge requis pour être enfin recruté en tant que soldat. Il fut rapidement reconnu comme le meilleur d'entre tous, incontestablement meilleur que Rémora – certains se plaisant à le croire plus talentueux que Lycène lui-même. Le jeune homme avait ainsi obtenu ce qu’il désirait le plus au monde... mais à quel prix ? Son nom revenait régulièrement dans les discussions où on faisait d'avantage éloge de sa puissance que de ses qualités humaines. Seulement une « curiosité » à ses débuts, il avait progressivement basculé vers une réputation plus sombre et plus effrayante. On disait de lui qu'il n'était pas humain. Au fil du temps, il avait gravit les échelons de l'indifférence et on le respectait d'avantage par crainte que par réel respect de ce qu'il était devenu.
Muet, il paraissait ne porter aucun intérêt à ce qui se disait de lui. À l'intérieur, le feu bouillonnant de la douleur le dévorait. Muré derrière son austérité, comme une bête indomptée prisonnière de mille carcans, il demeurait incapable de s'exprimer autrement que par un regard d'acier. Malgré lui, il entretenait une réputation qui le devançait. Et lorsque l’on osait encore parler de lui c’était à mi voix, comme si la simple évocation de son nom suffisait à faire s’abattre la foudre sur vous. Certes, il était parmi les plus valeureux de cette armée et oui, encore, le fait était établi que nul ne l’égalait au combat. Puissant, rapide, réfléchi... mais froid. Krait Notos n'était perçu que comme une coquille vide de la moindre émotion. Certaines notions telles que la pitié ou la compassion lui paraissaient totalement étrangères, à côté de quoi il se révélait en revanche très familier de celles concernant la hiérarchie et la servitude aux ordres. Et c'était cette curieuse faculté qu’il avait à obéir sans jamais poser de question et cette incapacité à exprimer le moindre sentiment qui le rendait d’autant plus effrayant. De l'avis général, tuer ne lui posait aucun cas de conscience. Jamais on ne le voyait hésiter. Jamais il n'exprimait le plus petit regret. Jamais ses yeux d’un vert étincelant ne renvoyaient autre chose que ce rempart de givre entre le monde et lui. Comme un pantin sans âme, Krait restait figé derrière ce regard éternellement inexpressif que peu osaient soutenir. Mais personne ne se souciait de l'homme, prisonnier derrière les émeraudes.
Il noua le flot de ses rênes à une poignée de crins. La nuit rampait jusqu'à eux. En lisière de forêt, la baraque disparaissait presque dans l’ombre projetée par les arbres et les cloisons de bois paraissaient trembler de peur devant ce déploiement de soldats armés jusqu’aux dents. Krait qui s’avançait vers elle n’avait rien de rassurant. L'endroit était d'une simplicité enfantine : quelques planches en guise de murs, un petit potager, une auge remplie d’eau. Sur un clou pendait un harnachement simple. Où était le cheval ? Pas d’attache pour lui ? Ces seules observations suffisaient à alerter le capitaine sur l’occupant des lieux et s’il devinait juste, il devrait se montrer extrêmement prudent. Ses coups sur la porte furent sans douceur, ébranlant la petite cabane sur le point de s’écrouler sous le coup de la terreur. Silence. Il y eu des bruits de pas légers, timides, puis on ouvrit prudemment. Dans l’obscurité, deux yeux pourpres apparurent. Des yeux que Krait reconnaissait aisément, malgré la crainte qui s’y reflétait à l’instant. Sa main alla pousser le battant, obligeant la porte à s’ouvrir toute grande, fébrile sur ses gonds. L’homme recula face au capitaine et avant qu’aucun soldat n’ai pu apercevoir sa silhouette, ils étaient entrés. La porte claqua derrière eux.
« Krait, tu m'as fichu la trouille ! Qu’est-ce qui se passe ?
_ Rien qui te concerne.
_ Me voilà rassuré. Vous êtes nombreux, toute l'armée est déployée ?
_ Oui.
_ Vous allez où ?
_ Naja...
_ D'accord, secret militaire. Sourit-il gentiment. Maman m'a dit de partir, elle a dit que tu l'avais exigé. Il y a un problème ? »
Krait ne répondit pas. Le visage fermé comme à son habitude, on ne pouvait déterminer ce qu’il pensait. Seul son comportement parlait pour lui et pour qui savait l’observer. Naja était de ceux-là. Il était même passé maître en l’art d’interpréter les attitudes de son frère, un frère qui ne lui ressemblait que trop peu. Car mis à part les traits de leurs visages et leurs cheveux retombant en cascade sur leurs épaules, tout les différenciait... du moins en apparence. Au même titre que Lycène, Naja avait connu Krait suffisamment jeune pour savoir que cet homme là n’était pas ce qu’il semblait être. Il le savait ou l'espérait, derrière ces regards de givre sommeillait le véritable Krait, à condition qu’il ait survécu... Ce dernier avait fait quelques pas en silence, observant chaque détail de la baraque. L’aménagement était d’une simplicité déconcertante, bien que cela sembla confortable : une paillasse à même le sol faisait office de lit et une grosse souche d’arbre prétendait à la fonction de chaise ou de table, on ne savait pas trop. Peut-être les deux. Il n’en fallait pas plus à Naja pour se sentir à l’aise. Sans cheminée, la cabane n’aurait dû lui servir qu’en été. Pourtant, l’arrière saison était déjà bien avancée et Naja était toujours là. Krait hocha la tête. Oui, bien sûr qu'il avait été alerté par la mise en garde de son frère, quelques mois plus tôt. Ça ne faisait pas partie des ordres et pour tout dire, ça les contredisait ouvertement, mais au diable ! En pleine campagne de guerre, le capitaine n’avait guère eut l'occasion – ou l'envie – d'entrer dans les détails et s'était contenté de prévenir sa famille du danger guettant celui de deux ans son cadet. Les détails... Krait n'y entrait jamais et c'était déjà un exploit en soi de l'entendre parler. Il n'avait plus reparu depuis, occupé par ses fonctions de capitaine. Et personne ne sut jamais ce qu'il en était réellement de cette menace.
« Tu m'as vraiment fait peur, tu sais. J'ai cru que vous étiez venu m'arrêter.
_ Pas si nombreux.
_ M'en voilà ravi ! »
Naja souriait, heureux de retrouver ce frère qu’il n’avait plus revu depuis des mois, mais Krait se bornait au silence et à l'impassibilité. Concrètement, ce n’était pas inhabituel. Juste un peu déstabilisant parfois. Pour un être aussi naïf et enfantin que Naja, ce n’était pas tous les jours facile de communiquer avec cette fameuse « coquille vide ». Cela demandait souvent de prendre sur soi mais il s'y était habitué, comme le reste de sa famille. Krait pouvait être exaspérant de par son inaccessibilité, mais Naja ne pouvait pas se résoudre à lui en vouloir. Lui aussi, savait. Entre ces deux là, un lien fraternel s’était tissé depuis leur plus jeune âge et inconsciemment sans doute, ils se cherchaient mutuellement, comme pour s’assurer que tout irait bien... Se complétant l'un l'autre, le capitaine veillait à ce que personne ne touche à son frère incapable de la plus petite agression – fut-elle défensive – et Naja à ce que rien ne blesse le sien, inapte à se protéger du chagrin. Debout près de la paillasse, Krait s’était figé tout à coup. Il fixa la porte du regard, alertant son frère sur une menace imminente. Lorsqu’il voulu ouvrir la bouche, il était trop tard et une troisième personne entra. Elle aussi portait l’uniforme sombre de l'armée de Sineish'a. Avec la broche distinctive sculptée à l'effigie du dragon terrestre de Sylba, servant à maintenir la cape sur le côté. Le pommeau de son épée était gravé des armoiries des lieutenants. Son regard était éteint, comme l'est le regard de la plupart des soldats qui en ont trop vu. Cependant, Naja ne pu que constater à quel point sa tenue lui allait mieux qu’à Krait. Opinion très clairement influencée par l’attirance du jeune homme pour toutes les jolies femmes qu’il croisait, sans la moindre distinction concernant leur rang, leur condition ou leur position sociale. Il y avait donc des femmes, dans cette armée ? Son frère lui avait caché ça !
« Capitaine Notos, le colonel Lokinn s’inquiète de ne pas vous voir revenir. »
Krait resta silencieux, contrarié. Lokinn ne s'inquiétait jamais : il soupçonnait, ou fomentait une basse vindicte, mais il ne s'inquiétait pas. Ophrys le savait, mais depuis sa méchante aventure à Têk, elle se contentait d'obéir sans discuter, n'offrant plus à son colonel que la surface lisse de son détachement à chacun de ses ordres stupides. Ça fonctionnait plutôt bien dans l'ensemble. Elle s'épuisait moins dans ses vaines colères, et elle offrait considérablement moins d'occasions à Lokinn de lui empoisonner la vie. Pour l'heure, elle jeta à peine un coup d'œil à Naja, attendant simplement une réaction, un mot, un geste de la part de son capitaine pour repartir, lasse et résignée. Il y eut quelques secondes de flottement pendant lesquelles Krait hésita sur la conduite à adopter. L'attention de Lokinn dans ce cas précis n'était pas de bon augure.
« Tu ne m'avais pas dit que tu avais une si charmante jeune femme sous tes ordres... petit cachotier ! » Plaisanta Naja.
Son regard s’était tourné vers Krait qui, lui, ne semblait pas trouver cela particulièrement excitant. Au contraire, les traits de son visage s’étaient durcis, suggérant à son cadet de ne plus prononcer le moindre mot. La jeune femme, nonchalante jusqu'à maintenant, avait esquissé un mouvement de surprise et observait à présent Naja avec attention. Non pas qu’elle se sente offensé par la remarque du jeune homme – bien que son amusement lui ait procuré une subite envie de le gifler – mais il n’était pas donné à tout le monde de s’adresser ainsi à son capitaine... Pour dire la vérité, les rares personnes ayant osé ne serait-ce que le dixième de ce genre d’écart l’avaient amèrement regretté... À y repenser, il n'y avait bien qu'elle pour oser se montrer si directe... mais son fichu caractère pardonnait beaucoup de choses et elle avait cessé ses provocations incessantes depuis longtemps déjà. Toutefois, l'individu ici présent faisait fi de toute prudence. Il semblait même n’éprouver aucune crainte et pire encore, enthousiasmé par la présence de la jeune femme, il alla jusqu’à ignorer la menace silencieuse de Krait et s’avança, un sourire magnifique accroché au bord des lèvres. Charmeur, bien que ce ne soit pas du tout le style du lieutenant. Trop enfantin. Trop naïf. Trop gai. Il donnait à Ophrys une envie assez singulière de l'attraper par le col et de le secouer comme un prunier afin de lui montrer un peu de quoi était fait le monde réel.
« Alors comme ça, vous fréquentez mon frère...
_ Tais toi ! »
Et il se tut. Trop tard...
Il y eu un nouveau mouvement de surprise de la part de la jeune femme qui jetait à présent des coups d’œil interrogatifs en direction de son capitaine. Le regard qu’elle croisa était encore plus froid qu’à l’accoutumé, si c’était encore possible. L’atmosphère semblait s’être rafraîchit d’un seul coup, comme si un hiver mordant s’était abattu à l'intérieur même de la cabane. Elle avait déjà éprouvé cette sensation auparavant, toujours en fâcheuse circonstance. Mieux valait éviter de provoquer Krait de quelque manière que ce soit dans ces moments là. Mieux valait d'ailleurs tout bonnement éviter de lui parler ! Éternellement souriant, Naja les épiait tous deux, piqué par la curiosité. S'il devait y avoir anguille sous roche, il serait le premier à la déloger... En attendant, il observait avec attention, sans prendre conscience du dialogue muet qui s'échangeait sous ses yeux. Ophrys hésita. Son supérieur attendait-il qu’elle exécute cet ordre, incapable de se résoudre à obtempérer lui même ? Depuis quand, au juste, Krait se montrait-il réticent à accomplir son devoir ? Lui que toute une armée disait dénué de pitié, froid, aux ordres... Pourquoi se refusait-il soudain à obéir ? Était-ce un test qu’il lui faisait passer ? Était-il réellement indifférent ? Non. Bien sûr que non. Mais les considérations de la jeune femmes n'entraient pas en ligne de compte. Ce n'était pas ce qui lui était demandé. Alors, portant la main à la garde de son épée, elle se décida enfin et se présenta, sans grand enthousiasme.
« Ophrys Eibhleann, lieutenant du premier régiment de chasseurs de cavalerie légère...
_ Dehors... L'interrompit Krait.
_ Capitaine ?
_ Dehors ! »
Elle pinça les lèvres sur une moue désapprobatrice avant de se risquer à contester, ce qu'elle n'avait plus fait depuis bien longtemps.
« Sauf votre respect, les ordres...
_ Sont de sortir ! Obéissez !!! » Tonna la voix brutale.
Le timbre s'était fait puissant, inquiétant, à tel point qu'Ophrys – pourtant habituée à ce genre de débordement d'humeur – sursauta. Il l'avait avertie, elle n'en avait pas tenu compte, et lorsque Krait en venait à hausser le ton, on ne pouvait plus que courber l’échine et prier le Ciel de s’en sortir vivant. Elle se redressa, refusant de se laisser intimider. L’ordre donné était sans équivoque et ne souffrait pas qu'on le discute. Un silence pesant s’était abattu et Naja lui même, jovial quelques secondes auparavant, s’était reculé. Il lui apparaissait enfin qu’une menace planait au dessus de sa tête d'insouciant et la peur le gagnait tout à coup. Il avait beau interroger Krait du regard, ce dernier ne lui prêtait plus la moindre attention, occupé à soumettre Ophrys en totale dissension. Fort heureusement, la jeune femme avait beau désapprouver les ordres incohérents, elle n’en était pas moins un soldat discipliné et prudent. Baissant la tête en signe d'acquiescement contraint, elle sortit sans plus oser prononcer un seul mot, consciente que si contrarier Krait était une mauvaise idée en soi, l’énerver était en revanche un millier de fois pire... Elle ravala sa fierté. S'il avait souhaité se montrer au moins aussi détestable que Lokinn, c'était réussi. La porte claqua et le jeune capitaine se borna un moment à la fixer du regard, comme s’il toisait toujours Ophrys à travers le bois...
« Les ordres sont ?
_ De t'arrêter.
_ Ça, je l'avais vaguement compris. Bougonna Naja. Je suppose que c'est de cela que je devais me cacher ? Ai-je le droit de savoir de quoi je suis accusé ?
_ Du meurtre de Syngathe Lokinn. »
L’annonce jeta un froid cruel, glaçant le sang de Naja. Son cœur s'était serré brusquement, broyé entre les serres impitoyables de la douleur. À cet instant, la cabane aurait pu s’écrouler sur lui qu’il aurait trouvé cela normal. Normal et salvateur. Ses jolis yeux Grenat brillèrent soudain, envahis par une brume amère. La gorge nouée, il cherchait de l’air. Il avait mal, atrocement mal. Il faisait froid et il avait chaud. Il n'y avait aucun bruit et il ne s'entendait plus vivre. Brisé, le temps d'un battement de cils.
« Syngathe... a été...?
_ Abattue. »
Fallait-il que Krait se montre si brutal ? Sans en avoir conscience peut-être, il assénait les réponses comme autant de coups de poignard dans le cœur de son frère, le regardant derrière ses yeux verts étincelants, aussi durs que ces épaisses couches de glace recouvrant les lacs en hiver. Naja s’y heurta et, déstabilisé, se laissa choir sur la souche grossière lui servant de chaise. Il ne parvenait pas à réaliser les faits, se refusant à y croire, frissonnant sous le ton dépourvu de le moindre compassion de son aîné. Car Naja avait aimé Syngathe, il l’avait aimée en secret, et il l'avait aimé sincèrement... Et lorsqu'il avait dû fuir selon les ordres de son frère, il ne l'avait plus revue. Abattue ? Il en était devenu blanc comme un linge, et ses lèvres tremblaient sur les sanglots qu'il retenait. Les yeux fixes, il resta immobile tel une statue, figé dans sa souffrance. Syngathe... sa douce Syngathe. La seule à s'être laissée charmer – car Naja était un séducteur invétéré, en constante recherche d'affection. Syngathe...
« Abattue... Répéta Naja bêtement.
_ Une fidèle de Sheelah, tu sais ce qui t'attend. »
Le second choc fut presque pire. Naja ouvrit la bouche, à court de douleur à exprimer. Il lui sembla que le sol s'ouvrait sous ses pieds et le happait dans sa gueule béante. Pour tout dire, il aurait préféré qu'il en soit ainsi. S'entendre asséner la mort de la femme qu'il aimait était déjà suffisamment difficile. À présent, Krait suggérait à demi mots qu'une relation existait entre eux, relation qu'ils s'étaient pourtant efforcés de garder secrète. Comment son frère avait-il su ? Combien d’autres encore étaient au courant ? Toute une armée, semblait-il, puisque la demoiselle lieutenant avait souhaité l’arrêter quelques secondes plus tôt... Et puis encore, non content de la peine intolérable que ce frère insensible lui infligeait, il lui annonçait que Syngathe était une fidèle de Sheelah... Naja faillit dire quelque chose, mais seul un gémissement plaintif se fit entendre. Les larmes roulaient sur ses joues, sans qu'il soit en mesure ou qu'il ait la volonté de les retenir.
« Je l'ignorais... Se défendit-il d'une toute petite voix brisée.
_ Je te crois.
_ Je l'ignorais... Répéta Naja sans l'entendre. Syngathe... Seigneur... Comment est-ce arrivé ?
_ On l'a trouvée sur la grand' route menant à Tib'Köh. Finit par se décider Krait, éludant la question. Et le lendemain, tout le palais était au courant de votre relation.
_ Ce n'est pas possible... Balbutia Naja. Elle ne voulait pas que ça se sache... Elle m'a fait jurer de ne rien dire... et... elle...
_ Quelqu'un vous aura surpris.
_ Non !!! Cria Naja en se levant tout à coup. Ce n'est pas possible Krait ! Ce n'est pas possible ; et je ne l'ai pas tuée ! »
Krait hocha la tête, comme totalement hermétique à la douleur intolérable qui s'étalait sous ses yeux froids. Pour toute réponse et en guise de réconfort, il intima à son frère l'ordre de baisser d'un ton, sans douceur.
« Le fait est que Syngathe était la sœur de Rémora Lokinn.
_ Rémora ? Ton colonel ? Pleurait Naja. Thalas m'en a parlé quelquefois... »
Il se rassit, enfouissant son visage entre ses mains. À la lumière de ce que venait de lui apprendre Krait sans une once de compassion, Naja ne donnait pas cher de sa propre peau. Il sanglota longtemps, effrayé et malheureux. Il se sentait nauséeux, vulnérable, dépouillé. Mais il comprenait. Il avait en sa possession les raisons pour lesquelles sa mère lui avait transmis ce curieux message. Pas étonnant que son frère ait exigé sa fuite. Et même si le choc lui interdisait de saisir toutes les subtilités du problème, il en avait cerné la plus grosse partie. Syngathe avait été assassinée, il était accusé et le frère de celle qu'il avait tant aimé n'attendait qu'une occasion pour se venger... Ces derniers mois, il avait du se cacher en retrait du village, sans comprendre, insouciant. Effectivement, son frère aîné était bien placé pour juger nécessaire une telle retraite. Et puis tout à coup, Naja réalisa dans quel guêpier Krait s'était engagé. Qu'adviendrait-il de lui, si l'on apprenait sa transgression des ordres ? Combien de temps mettrait ce lieutenant pour rapporter la déloyauté de son capitaine envers l'armée ? Jusqu'où irait-il pour le protéger ? Il serra les doigts sur sa nuque, la tête plongée entre ses genoux dans une position quasi fœtale. La reconnaissance n’était pas le sentiment le plus prédominant dans son esprit à cet instant. En fait, il se sentait humilié et victime d’une injustice d’autant plus révoltante que Krait n’avait pas même fait allusion au moindre doute concernant sa culpabilité.
« Je ne l’ai pas tuée...
_ Je le sais. »
Naja retrouva son souffle. Les derniers mots de son frère avaient été d’une sobriété déroutante, mais ils avaient eut pour effet d’ôter un poids colossal sur son cœur endolorit. Non, bien sûr, la voix de Krait n’était ni tendre ni réconfortante, mais le jeune homme avait la particularité d’être honnête, et s’il déclarait savoir son frère innocent, alors c’est qu’il le pensait. Naja sourit faiblement, apaisé par cet aveu mal formulé, le visage encore inondé de larmes. Ce n'était pas juste. Ni Krait, ni Naja, et encore moins Syngathe n'avaient mérité de telles épreuves.
« Que dois-je faire...?
_ Fuis. Nous partons à l’aube, tu iras vers le nord. Ne t'arrête que lorsque tu seras passé en Alhaliin. »
C’était demander beaucoup à Naja, peut-être même beaucoup trop le connaissant... mais il n'avait guère le choix. Pouvait-on exiger d'un homme qu'il s’exile pour un crime qu’il n’avait pas commis ? Oui et non, mais sans attendre une quelconque réponse, Krait avait tourné les talons et était sortit, laissant seul Naja à son tourment. Sa cape flotta mollement dans l’embrasure avant que la porte ne se referme derrière lui. Il resta immobile une seconde, balayant les troupes de son regard glacial. De loin en loin, il esquissa à peine un signe du menton à l'attention de son général, lui signifiant qu'il s'était acquitté de ses ordres. Ce à quoi Lycène répondit d'un signe de main avant de s'en retourner. Il n'était pas la personne que Krait cherchait, bien qu'il fut soulagé de ne pas apercevoir Ophrys dans ses environs proches. Il tourna la tête, attentif, et fut surpris de la trouver à seulement quelques pas. Elle n'était pas allée bien loin. Un peu à l’écart de la baraque, elle se tenait immobile, retenant sa colère dans ses poings serrés. Lorsqu'elle était ainsi, son capitaine le savait, rien d'autre qu'une explication cohérente n'était susceptible de la faire bouger. Alors il s'approcha et alla se planter devant elle, le regard appuyé la transperçant de part en part.
« Cette cabane est vide. Et ne m’obligez pas à me répéter. »
Stupéfaite, Ophrys ouvrit la bouche dans une protestation muette mais déjà, son capitaine avait reprit son chemin sans but...
Bon maintenant après les compliments, les petites remarques sadiques
...n'as-tu pas dormi
t(virer le t !) et plus loin ...son frère l'avait suivit... même problème.(J'ai pas pu m'en empêcher. Sans rancune ?)