Il n'y avait personne, et le vent s'était tu. Ophrys bondissait d'une roche à l'autre avec souplesse, s'arrêtant chaque fois pour épier les environs, attentive au moindre mouvement des feuillages. Aussi discrète qu'une ombre, elle coulait ainsi sans bruit le long des flots paresseux. Elle n'avait encore rien distingué trahissant la présence d'un bastion. En revanche, elle découvrait ce long ruban de sable clair, découpé dans la falaise par le mouvement incessant des vagues. Elle s'approcha en rampant, les sens aux aguets. Elle n'était certes pas pisteur, mais la trace des hommes traînant son capitaine derrière eux se dessinait nettement sur la berge. Ils n'avaient pas cherché à se montrer discrets et elle hésitait sur leurs raisons. Était-ce de la vanité ? De la bêtise ? Ou bien étaient-il à ce point persuadés qu'il n'y avait qu'eux ? Elle sauta sur le sable, agile comme un chat, grimaçant toutefois au réveil de ses meurtrissures et entreprit de suivre cette piste trop facile. Elle se dissimula dans l'ombre des roches ceignant la plage de nacre, marchant courbée et maudissant le bruit des vagues qui l'empêchaient d'appréhender correctement le danger. Elle ne se pressait pas tellement, préférant pour une fois la prudence à la précipitation. Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité et elle avait enfin retrouvé un souffle plus tranquille. Seuls la préoccupaient encore les battements angoissés de son cœur. Non, décidément, ce qu'elle vivait n'avait plus rien à voir avec ses entraînements. Rien ne l'avait préparée à cela et elle se demandait encore ce qu'elle faisait là, si seule sur une mission si délicate.
Subitement, la présence de son capitaine lui manquait. Certes, il n'était pas un modèle de bonne compagnie, mais il la rassurait par son aptitude à ne jamais laisser transparaître ni crainte, ni... rien, en fin de compte.
Elle s'arrêta et s'accroupit, s'asseyant presque dans le sable, écoutant les murmures que lui rapportait le vent. Rien ? Rien. Il lui avait semblé entendre quelque chose de différent à l'instant. Redoublant de méfiance, elle se remit en route. Après quelques mètres, elle s'arrêta de nouveau. Creusé dans la paroi faisant barrage à la mer, sur sa gauche, une cavité répercutait l'écho des vagues. De là venait ce qu'elle avait intercepté quelques secondes plus tôt. Elle examina brièvement l'intérieur. Une grille en fermait l'entrée et si elle pensa d'abord à la bouche d'une galerie de souterrains, elle se ravisa bien vite. La cache était petite, exiguë, tout juste assez grande pour un seul homme assis. Une geôle, sans le moindre doute. Ophrys réfléchit. S'il y avait une « prison » ici, c'est que le bastion ne devait pas être loin. Cela signifiait également qu'il y avait d'autres cellules et qu'elle n'était pas très loin de retrouver son capitaine. En attendant, elle devrait se montrer plus prudente encore, car il était peu probable que de tels cachots soient laissés sans surveillance. Elle hésita à appeler et fit le choix de se taire. Mieux valait éviter de révéler bêtement sa position. Se redressant doucement, elle balaya encore la grève du regard. Les traces ne s'arrêtaient pas ici de toute façon, sa route n'était donc pas encore terminée. Elle se releva et reprit son chemin.
Un peu plus loin, une langue rocheuse se jetait dans l'océan en formant une digue naturelle dépourvue de végétation. Les pas dans le sable s'y arrêtaient et Ophrys en fut quitte pour grimper de nouveau, le cœur battant. Elle n'aimait pas l'idée de sortir à découvert et se hâta de traverser ce bras calcaire afin de retrouver la sécurité de la plage de l'autre côté. Là, elle s'accroupit de nouveau, observant les empreintes déguerpir vers le nord.
Elle s'adossa à la pierre et ne bougea plus. Tout à coup, elle était en proie à un pressentiment déplaisant. Elle était incapable de déterminer ce qui la tenaillait, mais elle sentait que c'était là, tout proche. Les yeux rivés sur les traces, elle remarqua qu'elles étaient semblables des premières et différentes à la fois. Elle pinça les lèvres. Si elle s'était contentée de se taire et d'apprendre, lorsqu'elle avait été affectée à cette poursuite à travers les plaines... Elle aurait su, peut-être, interpréter les détails qui s'étalaient à présent sous ses yeux. Lentement, elle se baissa, imitant l'attitude de son capitaine quelques jours plus tôt. Que voyait-il plus distinctement lorsqu'il se penchait ainsi ? Pas grand chose... Elle frissonna, surprise par une vague plus téméraire venue de lui lécher les pieds. L'eau glacée s'immisçait dans ses bottes, lui faisant comprendre qu'il était temps de lever le camp au lieu de rester bêtement immobile. Elle se redressa, furieuse, mais s'arrêta tout à coup et se rassit aussitôt, alertée par un bruit. Il était différent de l'écho du ressac, plus profond. Elle tendit l'oreille. Rien, encore une fois. Son imagination semblait prendre grand plaisir à lui jouer des tours. À moins que... Elle se figea encore.. À demi étouffé par le reflux de la mer, c'était un ruissellement qu'elle entendait, elle en était persuadée ! De l'eau s'engouffrait quelque part, dans un gargouillis creux et inquiétant. La jeune femme battit des paupières. Devant elle, les empreintes disparaissaient à mesure que la marrée montait et un souvenir s'imposa brusquement à elle. Le cachot... Le cachot devait finir immergé !
Elle se leva d'un bond, oubliant toute prudence. Elle venait de relever la différence entre ces traces et celles s'interrompant de l'autre côté. Ici, il n'y avait plus que celles des hommes repartant vers leur bastion. Pas de sillons témoignant d'un corps traîné ! Elle se retourna et grimpa sur le bras rocheux, à l'affût des lugubres clapotis, effrayée tout à coup. Ça venait du sud, vers l'océan. Elle suivit son instinct, balayant les pierres du regard, jusqu'à apercevoir le carreau d'arbalète se détacher sur la craie pâle étoilée de sang. Comment avait-elle pu passer à côté ? Elle se précipita en avant, sentant bien que tout discernement la quittait au profit d'une panique insidieuse. Si vite même qu'elle glissa et s'effondra lamentablement. Sa lèvre s'ouvrit en heurtant la grille fermant une autre cache. Comme une herse métallique servant de trappe, elle interdisait toute sortie à son prisonnier.
« Capitaine... » Souffla Ophrys dont la voix s'étranglait.
Il ne répondit pas, inconscient. Il flottait mollement, le visage fermé comme s'il était mort.
« Capitaine !!! »
Le visage plaqué au métal, elle faufila son bras entre les barreaux et agrippa la première chose qui lui venait, le col de la brigandine. Elle souleva et secoua l'homme endormit comme une forcenée jusqu'à ce que le cuir lui glisse entre les doigts. Impuissante, elle regarda d'un air terrifié le corps sombrer dans l'eau après qu'elle ait lâché prise, puis remonter doucement. La chevelure noire s'étalait comme un soleil obscur. Indiscutablement, elle ne pourrait pas compter sur l'aide de son capitaine pour le tirer de là. Alors elle se leva et chercha du regard quelque chose susceptible de lui être utile. À part des pierres et un tourteau curieux, il n'y avait désespérément rien. Elle jeta un œil au loquet imposant et décrocha soudain sa broche de lieutenant, laissant là sa cape. Elle avait l'espoir un peu fou de parvenir à crocheter l'imposante serrure et s'y attela en tremblant. Elle n'avait aucun talent en la matière, mais sa volonté suffisait à donner vie à ses mouvements. Et elle s'acharna, hoquetant de tout son être, tendant de se concentrer sur ce maudit verrou tandis que l'eau continuait de s'écouler dans la cache, au dessous d'elle. Les secondes s'écoulèrent, lentes et cruelles, et le corps de Krait se laissait porter jusqu'à se rapprocher dangereusement de la grille. Tout autour, l'océan ondulait paresseusement jusqu'à engloutir les roches et ne faire du bras qu'un ilot isolé, petite tâche blanche au milieu des flots d'encre. Nonchalant et inlassable il inondait tout sournoisement. Et puis l'épingle de la broche se brisa.
Ophrys lâcha un juron. Elle n'était pas décidée à abandonner et l'urgence de la situation était depuis longtemps venue à bout de son sang-froid. Elle dégaina sa rapière sans réfléchir et inséra la lame entre le verrou et sa gâche, usant de toutes ses forces afin de faire levier. Sa détermination était telle que le métal se courba dangereusement avant de céder et de voler en éclats. Une écharde se planta dans son avant-bras et elle bascula, emportée par la puissance qu'elle avait mis à l'appui. Elle tomba à genoux. Le plus gros morceau de sa lame tomba dans le cachot et disparût. Le visage de Krait touchait à présent la grille, serein comme s'il dormait. Encore quelques centimètres, et il se noyait définitivement. Le lieutenant agrippa les barreaux à plein main et se mit à tirer sottement sans, bien évidemment, parvenir à bouger quoi que ce soit. Elle grogna, entre juron et sanglot, essuyant ses larmes de rage qui l'empêchait d'y voir clair. Enfin dans un dernier sursaut, elle entreprit de s'en prendre directement à la roche, usant de ce qui restait de son épée comme s'il s'agissait d'un piolet. Elle frappa comme une démente, provoquant de grandes étincelles qui mouraient dans la nuit, et tant pis pour la discrétion ! L'écho de ses coups se répercutaient de rocher en rocher et sa respiration sifflait, d'avantage d'épouvante que d'épuisement. Bientôt, l'eau lui enveloppa les chevilles, froide et insidieuse, et se mit à gicler en tout sens sous la violence des heurts qu'elle donnait avec toujours plus de rage.
Krait venait de disparaître, emporté au fond de l'océan submergeant son cachot.
« Capitaine !!! »
La pierre venait d'abdiquer, cédant un éclat large comme une paume. Un espoir pour Ophrys qui fit usage de son morceau de lame pour faire sauter le penne. Les fixations malmenées arrachèrent un autre morceau de roche, pivotèrent et le verrou se libéra enfin. Par réflexe plus que par utilité, la jeune femme rengaina son arme – ou ce qu'il en restait – et empoigna de nouveau la grille. Cette fois, elle s'ouvrit toute grande et alla se fracasser sur la pierre de l'autre côté, faisant gémir les gonds. Sans attendre, Ophrys sauta dans l'ouverture. Elle se raidit au contact de l'eau glacée qui l'électrisa tout à coup mais se força à réagir, mettant de côté toute stupéfaction superflue. L'étroitesse de la cache l'arrangeait. Au moins, elle n'eut pas à chercher son capitaine bien longtemps. À dire vrai, elle n'eut qu'à tendre les bras pour l'étreindre, avant de prendre appui sur le fond du cachot et de remonter vivement à la surface. L'eau ruisselait de tous côtés. Après avoir prit une grande et rapide bouffée d'oxygène, elle hissa le corps indolent de Krait sur le bord et s'extirpa de ce piège sordide à son tour. Un coup d'œil circulaire lui indiqua que la marrée n'en avait pas fini de monter. Consciente que son capitaine ne reprendrait pas connaissance de si tôt, elle renonça à toute tentative en ce sens et le chargea sur une épaule comme un vulgaire sac de pommes de terres – sauf respect envers la hiérarchie militaire ! Enfin, elle se redressa, chancelante, et remonta le bras rocailleux vers le nord, poursuivie par les flots sombres et l'affolement. Lorsqu'elle se fut suffisamment éloignée, elle sauta au bas des rochers et s'écroula dans le sable, emportée par le poids de son fardeau.
Elle souffla quelques secondes et serra les poings à s'en faire pâlir les phalanges, ne trouvant guère que ce moyen de s'alléger d'un peu de sa panique. Ses yeux se posèrent sur son capitaine. Morte d'inquiétude, elle le fit rouler sur le dos sans précaution ni douceur. Ses doigts allèrent s'enquérir de son pouls. Vivant. Vivant, mais il ne semblait pas respirer. Elle était à court d'idées. Pour être tout à fait honnête, elle était trop terrifiée pour réfléchir convenablement, et seules affluaient à son esprit des pensées tout à fait inutiles. Si Rémora Lokinn la voyait, il la ferait crouler sous le poids accablant de la culpabilité et il aurait parfaitement raison. Elle était incompétente. Elle chassa ces pensées peu constructives de sa tête, affligée de se voir s'apitoyer sur son sort. Elle devait réfléchir... et vite ! De l'air... Un comble pour quelqu'un supposé contrôler l'air, d'en manquer ! Elle s'agenouilla, morte d'angoisse rien qu'à imaginer les choix qui s'offraient à elle. Il n'y en avait pas beaucoup, en fait. Elle inspira profondément, sans pouvoir retenir les frémissements de sa terreur. Et tant pis si cela lui coûtait en fierté, quitte à être radiée...
Doucement elle appuya ses lèvres sur celle de Krait, tremblant de tous ses muscles à l'idée de ce qu'elle faisait. Elle souffla, peu convaincue. La première tentative fut la pire, empêtrée qu'elle était dans ses émotions. Les suivantes furent moins pénibles, et elle reprenait un peu d'assurance. Pourquoi ne serait-il pas possible de partager un peu de propre vie ? Au troisième essai, l'homme s'arracha à son baiser, prit d'une violente quinte de toux. Il pivota et se mit à vomir de l'eau, toussant et crachant comme un vieillard au bord de rendre l'âme. Ophrys sourit faiblement, la peur prédominant toujours. Elle écouta, presque rassurée, la respiration sifflante et régulière de son capitaine... et s'inquiéta aussitôt de le voir demeurer évanoui. Elle soupira, abandonnant tout espoir de le réveiller, même si l'idée de le secouer un bon coup l'aurait aidé à se décharger d'une bonne partie de ses angoisses. Ils n'étaient pas tirés d'affaire, et ce n'était pas le moment de traîner. Elle jeta un œil aux environs et évalua sa position. Derrière elle, la marrée ne cessait de gagner du terrain et les aurait bientôt rattrapés. Vers l'ouest reviendrait à revenir sur ses pas, stupide et dangereux. Il lui restait le nord-est. Se faufilant entre les nuages, la lune donna un peu de lumière avant de disparaître de nouveau. Là-haut, il sembla à Ophrys que le profil découpé d'un plateau se dessinait. Elle y devinait les silhouettes de quelques arbres surgissant d'entre les rochers. Ça suffirait.
Pour la seconde fois, elle hissa Krait sur ses épaules, mais de façon bien plus confortable pour elle. Elle savait devoir le porter sur une longue distance et il était nullement question de s'arrêter. Une folie, elle en était consciente, mais elle n'avait guère d'autre choix. Si elle était repérée, ils mourraient tous les deux, à moins qu'elle ne l'abandonne au profit des bras acérés d'un autre chêne kermès... Impensable, sauf pour un lâche. Une fois debout, elle se mit à courir, courbée en deux et pleurant presque de rage face à la difficulté de son entreprise. Ses pieds s'enlisaient dans le sable, rendant sa progression épuisante et bien trop lente. Le peu d'angoisse dont elle s'était débarrassé avait eu vite fait de revenir à l'assaut lorsqu'elle se rendit compte qu'elle ne pouvait pas lever la tête pour surveiller ses arrières. De fait, ses seules alliées furent sa volonté farouche et une dose non négligeable d'obstination. Elle gravit les rochers, glissant à plusieurs reprises et s'écrasant cruellement les genoux, se rattrapant de justesse et s'écorchant les mains. Elle s'arracha les ongles à s'agripper à tout et n'importe quoi et sentait le goût détestable de l'asphyxie, comme si ses poumons éclataient, déversant l'âcre effluve du sang dans sa bouche. Mais elle n'abandonna pas, têtue comme une mule.
Au prix d'efforts irraisonnés, elle se traîna ainsi jusqu'à son objectif et se laissa littéralement tomber à plat ventre dans l'herbe rase et les écorces, abandonnant toute idée de résister encore à l'épuisement. Sa tête lui tournait horriblement et de longs frissons s'emparaient de tout son corps, raidissant sa nuque, transperçant ses tempes, menaçant de la jeter à son tour dans l'inconscience. Des aiguilles de pins collées aux lèvres, elle happait l'air avidement sans même lever le nez sur l'endroit où elle se trouvait. Immobile, et loin d'être silencieuse tant elle haletait. Elle avait fermé les yeux, écrasé par le poids de la douleur. La terre s'était mise à tourner à une vitesse affolante et il s'écoula d'interminables minutes avant qu'elle ne retrouve un semblant de souffle. Elle avait mal, partout, et n'osait plus bouger. Lorsqu'elle roula doucement de côté, ce fut pour s'enquérir de l'état de son capitaine. Il était étendu sur ses jambes, dans la position où elle l'avait laissé tomber, toujours immobile. Elle le regarda une minute et ne détourna les yeux que lorsqu'elle fut certaine qu'il respirait toujours. Il était grand temps de se consacrer à l'observation de son environnement.
Le semblant de forêt dans lequel elle avait échoué lui convenait. Il suffirait à les protéger un moment. Elle ne comptait pas y rester de toute façon. Elle se redressa sur un coude et s'assit. Là, elle contempla l'horizon, stupéfaite tout à coup. Vers le sud, il lui sembla reconnaître l'endroit d'où elle venait. Les flots avaient tout englouti. Mais surtout, à l'ouest, de petits carrés lumineux trahissaient la présence de meurtrières, sinon de fenêtres. Le bastion ennemi si longtemps cherché était juste sous son nez, comme s'il la narguait. Elle s'étonna de ne pas l'avoir aperçu avant avant de comprendre qu'il était tout simplement indétectable depuis la plage à cause d'un surplomb rocheux. Elle le contempla, pensive. Comment pouvaient-elle se trouver si près de l'ennemi et n'avoir pas été inquiétée durant sa trop lente ascension ? N'y avait-il donc aucune âme qui vive dans ce bâtiment ? Et si tel était le cas, où étaient-ils tous passés ? Elle épia les alentours. Personne. Définitivement personne. Pourquoi ? Elle jeta un œil à Krait, inquiète ou soucieuse, les deux sans-doute. Qu'étaient devenus les deux autres ? Viendrait-on les chercher ? Aucune réponse. Lasse, elle se leva et s'appliqua à allonger son capitaine plus confortablement avant de camoufler sa présence au moyen des quelques branches qu'elle tailla à l'aide de son bout d'épée. Il était trempé, tout comme elle, et elle espéra qu'il n'attraperait rien de mal. Elle l'observa un moment, sans comprendre pourquoi il ne réagissait pas. C'était quoi, au juste, ce jeu sordide qui consistait à accabler un homme d'Ascendants...? Que pensait-il de tout cela, lui, muré derrière ses émeraudes ?
Elle pencha la tête. Encore une fois, aucune réponse n'était susceptible de la satisfaire. Elle ajusta une branche et se leva finalement, tiraillée de douleurs de toutes sortes. Définitivement, elle détestait cette mission mais en attendant d'en toucher deux mots à son général, il fallait la mener à bien. Elle s'étira mollement, se forçant au calme après la tempête et se dirigea prudemment vers le bastion.
En bas, sur les rochers blancs côtoyant les flots, le bungare annelé de nacre et d'anthracite serpentait patiemment, à la recherche de son maître.
Ophrys grimaça, non pas de douleur – quoique – mais de contrariété. L'édifice n'avait rien d'un simple bastion... Loin de la retraite improvisée qui leur avait été décrite, à mesure qu'elle approchait, elle se rendait compte qu'il avait été taillé dans un seul objectif : dominer les environs. Et il les dominait superbement. Oui, à y regarder de plus près, il s'agissait là d'un véritable fort, et non un bastion ! Imprenable, si tant est qu'il ait été défendu, ce qui n'était définitivement pas le cas ! Le lieutenant ne s'en plaignit pas, bien au contraire. Ce manque de vigilance arrangeait ses affaires. Cependant, elle demeurait sidérée malgré tout : cette dépréciation du bâtiment ne lui inspirait pas confiance. Elle continua sa progression. L'abandon des lieux était tel qu'elle venait d'atteindre les remparts sans la moindre encombre. Elle s'était plusieurs fois retournée, mais il n'y avait personne. Tant mieux. Elle longea les murs crayeux à la recherche d'une entrée quelconque. Il lui fallait se glisser à l'intérieur et, par dessus le marché, fouiller toutes les pièces à la recherche de ce maudit carnet. Et si la fouille d'un bastion s'annonçait expéditive, celle d'un fort, en revanche, ne serait pas de tout repos. De son avis, il aurait été nettement plus simple de lancer un assaut et de récupérer l'objet sur les cendres de l'édifice quel qui soit, mais comme on ne discutait pas les ordres...
Elle s'arrêta. Devant elle, le sol était éclairé d'un mince rai de lumière, trahissant une entrée. Elle s'approcha sans bruit, frôlant la pierre qui poudrait son uniforme de blanc et découvrit une petite trouée fermée d'une porte. Elle tourna la poignée et sentit un frisson lui parcourir l'échine en constatant que ce n'était pas fermé. Méfiante, elle s'avança dans le couloir et referma derrière elle. Pas un bruit. Pas un chat. Seul les crépitements des torches se faisaient entendre, et la jeune femme s'engagea dans la tanière de l'ennemi. Maintenant qu'elle y était, le pire était à venir. Elle monta un escalier en colimaçon et déboucha dans un hall desservant une vingtaine de portes, pour son plus grand déplaisir. Au fond, un autre escalier montait à l'étage, lui laissant entrevoir l'ampleur de la tâche. Sans perdre de temps, elle se dirigea vers la première porte. Elle ouvrit, entra, et jeta un œil à l'intérieur. Il s'agissait d'une réserve de nourriture qui lui lui rappela qu'elle avait faim. Elle fit demi tour, boudeuse, décidant que ce n'était pas un lieu pour dissimuler un carnet. L'autre pièce fut une chambre, sommaire, spartiate pour dire vrai. Peu de meubles sinon les quelques lits, sans-doute un dortoir commun. Elle fit un tour rapide par acquis de conscience. Elle n'avait pas tellement envie d'avoir à inspecter deux fois chaque salle parce qu'elle les avait mal fouillées. Au bout de quelques minutes à ouvrir tous les tiroirs et à soulever chaque oreiller, elle sortit et passa à la pièce suivante. Elle demeura particulièrement prudente au début, plus assurée ensuite, et fila, rapide et efficace, au mépris de toute discrétion. Elle explora ainsi la vingtaine de chambres et autres cellules avant de monter à l'étage et de continuer sur sa lancée, méthodique.
Les deux premières salles furent fouillées, et elle se dirigea vers la troisième. Elle ouvrit, et se figea. Occupé à farfouiller dans un écritoire, Goanna Catala venait de lever le nez vers elle, l'air au moins aussi stupéfait qu'elle l'était. Ophrys était restée bouche bée, sur le point de balancer une critique bien aiguisée avant de se raviser. Elle eut une moue vexée de réaliser qu'elle n'avait pas la primeur de cette mission, et referma la porte, laissant seul le capitaine de la garde. Il ne manquait plus que lui ! Furieuse, elle accéléra le mouvement, bien décidée à mettre la main sur ce carnet avant lui. Il était hors de question pour elle de le laisser réussir à sa place ! Aussi s'engouffra-t-elle dans l'autre pièce et se mordit-elle la langue de rage : une bibliothèque ! Retrouver un livre parmi un millier d'autres livres était en demander beaucoup trop à ses nerfs... Elle soupira et fit un pas en avant avant de s'arrêter brusquement et de faire volte-face, affolée. Derrière elle, elle venait d'entendre la porte se verrouiller.