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Travaux d'écriture
Cette partie du blog est réservée à l'une de mes nouvelles : Hivers d'Émeraudes.
Elle sera mise à jour... quand j'aurai le temps et en fonction de ce que j'aurai écrit et corrigé.
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~ Seby ~ -
Travaux d'écriture
Chapitre 1 : les serpents (première partie)
par Fancy, le 30 Juin 2008 à 22:02~Chapitre 1 : les serpents (première partie)~
es lieux auraient du être déserts et pourtant, elle était là, petite baraque en bordure de forêt. Il n’y avait rien d’autre autour que la nature préservée, comme si l’habitation avait été déposée là au hasard. Le village de Kobiki était à quelques kilomètres au nord est, à portée de marche pour qui ne craignait pas la traversée des bois et les animaux qui y vivaient. Cependant, et même si cette distance ne représentait qu’un pas entre l’habitation et Kobiki, rares étaient les personnes qui choisissaient de se soustraire à la sécurité d’un village.
Lycène Ankoh, général de l’armée du Roi, s’en inquiéta. D’un signe de la main, il demanda une halte. Les troupes obéirent, rompues par leur long voyage. La journée du lendemain serait tout aussi épuisante, aussi cette pause était la bienvenue. Le soleil déclinait, disparaissant derrière les arbres et irisant les nuages bas de couleurs improbables. Il faisait froid. Froid et humide. Lycène se retourna, cherchant du regard un subalterne suffisamment proche de lui pour lui donner ses ordres sans avoir à élever la voix. Il n’en vit qu’un seul, immobile sur son gris pommelé.
« Capitaine Notos, allez donc voir si ce gourbi est habité et faites savoir à son occupant que l'armée du Roi campera ici pour la nuit.
_ À vos ordres mon Colonel. »
Le jeune homme mit pied à terre et laissa là son cheval, non sans avoir pris la peine de le dessangler de quelques crans. Son général le regardait faire, entre curiosité et sympathie. Le temps maussade véhiculait des effluves de nostalgie, comme autant de soupirs du vent capables de pénétrer le cœur et d’en faire ressurgir les souvenirs les plus inattendus. Lycène n’y échappait pas et, encore juché sur son cheval, il se remémorait de ce capitaine lorsqu’il n’était encore que soldat. À dire vrai, il se souvenait plus distinctement de l’époque où cet homme avait été enfant et son cœur se serra. Que s’était-il passé depuis ? Comment un homme pouvait-il passer d’une innocence enthousiaste à une indifférence aussi austère ? Du haut de ses cinquante-sept ans, Lycène ne pouvait que se morfondre de n’avoir pas de réponse à ces questions. Il était l’un des rares, au sein de cette armée, à être resté suffisamment longtemps en fonction pour avoir connu ce capitaine dès son plus jeune âge. Le seul, en revanche, à savoir que cet homme n’avait pas grand chose à voir avec l’image glaciale qu’il renvoyait...
Ce capitaine, c’était Krait Notos, tout juste âgé de trente-trois ans et déjà redouté de tous, alliés comme ennemis. Depuis son plus jeune âge, il rêvait de puissance, de courage, d’héroïsme. Dans les contes qu’on lui lisait, il s’imaginait le gentil aventurier avec la force et le pouvoir du méchant ! Il ne sauvait pas une princesse, mais tout un peuple. Il ne combattait pas un dragon surpuissant, mais un essaim de dragons... C’est ainsi qu’il se présenta à Tib’koh, la grande citadelle dont les remparts de pierres ocre surplombaient son village. Il voulait être soldat. Il n’avait que que quatorze ans à l’époque, Lycène s’en souvenait parfaitement. Il revoyait son regard déterminé, aussi intense qu’aujourd’hui, quoique bien plus expressif. Ce jour là, il y avait lu un mélange de crainte et de courage. C’est qu’il s’était introduit en salle d’audience au nez et à la barbe des gardes et avait fait irruption en plein conseil de guerre, usant d’un aplomb peu commun. La grande prêtresse l’avait alors regardé avec étonnement avant de partir d’un éclat de rire amusé et alors que le Roi avait ordonné l’expulsion du garnement, Sheelah, elle, l’avait fait conduire dans ses quartiers, souhaitant s’entretenir avec lui.
Lycène ferma les yeux. Oui. C’était bien ce jour là...
Et puis Krait fut entraîné par le colonel Rémora Lokinn, formé au combat et éduqué à la discipline militaire. Quelques années plus tard, il atteignait l’âge requis pour être enfin recruté en tant que soldat et prit son rôle tant à cœur qu’il fut bientôt reconnu comme l’un des meilleurs. Au cours de ses nombreuses missions, Lycène avait pu observer les talents de ce soldat au combat, comme si rien ne l’effrayait. Séduit, il avait alors conseillé Krait au Roi en tant que capitaine de cavalerie légère et si beaucoup le haïrent pour cette promotion inattendue, rapidement, son avancement apparut légitime tant son efficacité n’était plus à démontrer. Les jalousies s’estompèrent, bientôt remplacée par la crainte.
Malgré lui, sa réputation l’avait devancée et lorsque l’on prononçait son nom dans une discussion, c’était à mi voix, comme si la simple évocation de cet homme suffisait à faire s’abattre la foudre sur vous. De lui, on disait qu’il était le plus valeureux et le fait était établi que nul ne l’égalait au combat. Puissant, rapide, réfléchi, il était également perçu comme un être froid et beaucoup ne le considérait que comme une coquille vide de la moindre émotion. Si certaines notions telles que la pitié ou la compassion étaient totalement étrangères à Krait, il était en revanche très familier de celles concernant la hiérarchie et la servitude aux ordres. Cette faculté qu’il avait à obéir sans jamais poser de question et cette incapacité à éprouver la moindre émotion le rendait d’autant plus effrayant : tuer ne lui posait aucun cas de conscience. Jamais il n’hésitait. Jamais il ne regrettait. Jamais ses yeux d’un vert étincelant ne renvoyaient autre chose que ce rempart de givre entre le monde et lui. Comme un pantin sans âme, Krait semblait figé derrière ce regard éternellement inexpressif que peu osaient soutenir.
En lisière de forêt, la baraque était toujours là. Les cloisons de bois semblaient trembler de peur devant ce déploiement de soldats armés jusqu’aux dents, face à elle et Krait qui s’avançait n’avait rien pour la rassurer. L'endroit était d'une simplicité enfantine : quelques planches en guise de murs, un petit potager, une auge remplie d’eau. Sur un clou, pendait un harnachement simple. Où était le cheval ? Pas d’attache pour lui ? Ces seules observations suffisaient à alerter le jeune capitaine sur l’occupant des lieux et s’il devinait juste, il devrait se montrer extrêmement prudent. Ses coups sur la porte furent sans douceur, ébranlant la petite cabane sur le point de s’écrouler sous le coup de la terreur. Silence. Il y eu des bruits de pas légers, timides, puis on ouvrit prudemment. Dans l’obscurité, deux yeux pourpres apparurent. Des yeux que Krait reconnaissait aisément, malgré la crainte qui s’y reflétait à l’instant. Sa main alla pousser le battant de bois, obligeant la porte à s’ouvrir toute grande, fébrile sur ses gonds. L’occupant recula et avant qu’aucun soldat n’ai pu apercevoir sa silhouette, Krait était entré et avait refermé derrière lui.
« Krait, c’est toi... Que... Qu’est-ce qui se passe ?
_ Rien d’inquiétant. Le Roi envoie ses troupes à la conquête d’un nouveau territoire.
_ Oh... d’accord... J’ai cru que l’on venait m’arrêter. Tout ces soldats à ma porte, ça me rend nerveux... »
Krait ne répondit pas. Le visage fermé comme à son habitude, on ne pouvait déterminer ce qu’il pensait. Seul son comportement parlait pour lui et pour qui savait l’observer. Naja était de ceux-là. Il était même passé maître en l’art d’interpréter les attitudes de son frère, un frère qui ne lui ressemblait que trop peu. À part les traits de leur visage et leurs cheveux retombant en cascade sur leurs épaules, tout les différenciait... du moins en apparence. Au même titre que Lycène, Naja avait connu Krait suffisamment jeune pour savoir que cet homme là n’était pas ce qu’il semblait être. Il le savait, derrière ces regards de givre sommeillait le véritable Krait, à condition qu’il ai survécu. Ce dernier avait fait quelques pas en silence, observant chaque détail de la baraque. L’aménagement était d’une simplicité déconcertante, bien que cela sembla confortable : une paillasse à même le sol faisait office de lit et deux grosses souches d’arbre prétendaient à la fonction de chaise et de table. Il n’en fallait pas plus à Naja pour se sentir à l’aise. Sans cheminée, la cabane n’aurai du lui servir qu’en été, pourtant, l’arrière saison était déjà bien avancée et Naja était toujours là. Sans doute avait-il été alerté par la mise en garde de son frère, quelques mois plus tôt. En pleine campagne de guerre, Krait n’avait pu que prévenir sa famille du danger qui guettait celui de deux ans son cadet, sans avoir le temps d’entrer dans les détails. À dire vrai, mieux avait-il valu qu’il en soit ainsi.
« Nous ne serions pas venu si nombreux pour un seul homme, quel qu’il fut et quel que fut son crime... alors pour un homme tel que toi...
_ Eh ! Qu’est-ce que tu insinue ! » protesta Naja faussement vexé.
Il souriait, heureux de retrouver ce frère qu’il n’avait plus revu depuis des mois, mais Krait se bornait au silence. Concrètement, ce n’était pas inhabituel. Juste un peu déstabilisant parfois. Pour un être aussi naïf et enfantin que Naja, ce n’était pas tous les jours facile de communiquer avec cette fameuse « coquille vide ». Cela demandait souvent de prendre sur soi. Krait pouvait être exaspérant de par son inaccessibilité, mais Naja ne pouvait pas se résoudre à lui en vouloir. Entre ces deux là, un lien fraternel s’était tissé depuis leur plus jeune âge et inconsciemment sans doute, ils se cherchaient mutuellement, comme pour s’assurer que tout irait bien...
Debout près de la paillasse, Krait s’était figé. Il fixait la porte du regard mais lorsqu’il voulu ouvrir la bouche, il était trop tard et une troisième personne entrait. Elle aussi portait l’uniforme sombre des soldats du Roi, avec la broche distinctive des officiers subalternes servant à maintenir leur cape sur le côté. Cependant, Naja ne pu que constater à quel point sa tenue lui allait mieux qu’à Krait. Opinion très clairement influencée par l’attirance du jeune homme pour toutes les jolies femmes qu’il croisait, sans la moindre distinction concernant leur rang, leur condition ou leur position sociale. Il y avait donc des femmes, dans cette armée ?
« Mon Capitaine. Le général Ankoh s’inquiétait de ne pas vous voir revenir.
_ Mon Capitaine ? répéta Naja amusé, Ouah ! Ça c’est impressionnant ! Je ne crois pas que je résisterais à une femme m’appelant ainsi ! » >
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Chapitre 1 : les serpents (seconde partie)
par Fancy, le 3 Juillet 2008 à 12:00~Chapitre 1 : les serpents (seconde partie)~
Son regard s’était tourné vers Krait qui, lui, ne semblait pas trouver cela particulièrement drôle. Au contraire, les traits de son visage s’étaient durcis, suggérant à son cadet de ne plus prononcer un seul mot. La jeune femme, quant à elle, avait esquissé un mouvement de surprise et observait à présent Naja avec attention. Non pas qu’elle se sente offensé par la remarque du jeune homme, bien que son amusement puisse porter à controverse, mais il n’était pas donné à tout le monde de s’adresser ainsi au capitaine de cavalerie légère Krait Notos... Pour dire la vérité, les rares personnes ayant osé ne serait-ce que le dixième de ce genre d’écart l’avaient immédiatement et amèrement regretté... Or, cet individu faisait fi de cette loi. À y regarder de plus près, il semblait même n’éprouver aucune crainte. Pire encore, enthousiasmé par la présence de la jeune femme, il alla jusqu’à ignorer la menace silencieuse de Krait et s’avança, un sourire aussi enfantin que naïf accroché aux lèvres.
« Je m’appelle Na...
_ Silence ! »
Et le silence se fit. Il y eu un nouveau mouvement de surprise de la part de la jeune femme qui jetait à présent des coups d’œil interrogatifs en direction de son capitaine. Le regard qu’elle croisa était encore plus froid qu’à l’accoutumé, si c’était encore possible. L’air semblait s’être rafraîchit d’un seul coup, comme si un hiver mordant s’était abattu sur la cabane. Naja restait souriant quoique piqué de curiosité, tandis que la jeune femme hésitait. Son supérieur attendait-il qu’elle exécute cet ordre, incapable de se résoudre à obtempérer lui même ? Depuis quand, au juste, Krait se montrait-il réticent à accomplir son devoir ? Lui qu’on lui avait décrit comme un pantin dénué de pitié, froid, aux ordres... Pourquoi se refusait-il soudain à obéir. Était-ce un test qu’il lui faisait passer ? Portant la main à la garde de son épée, la jeune femme se décida enfin et se présenta à son tour, bien qu’elle fut moins enthousiaste que Naja à le faire.
« Ophrys Eibhleann, lieutenant du premier régiment de chasseurs de cavalerie légère, et par ordre du Roi...
_ Lieutenant !
_ Mon Capitaine ?
_ Veuillez m’attendre dehors.
_ Capitaine Notos, vous ne pouvez pas ignorer cet ordre...
_ Je vous ai demandé de sortir.
_ Mais il a tué...
_ C’est un ordre lieutenant ! Obéissez ! » la coupa une nouvelle fois Krait.
Sa voix avait tonné comme la foudre, brutale, puissante, inquiétante. Ophrys sursauta. Lorsque Krait en venait à hausser le ton, on ne pouvait plus que courber l’échine, priant le Ciel de s’en sortir vivant. L’ordre donné était sec, froid et sans équivoque. Tout à coup, l’atmosphère s’était électrisée et un silence pesant s’était abattu. Naja lui même, jovial quelques secondes auparavant, s’était reculé. Il lui apparaissait enfin qu’une menace planait au dessus de sa tête d’insousciant. La peur le gagnait. Il avait beau interroger Krait du regard, ce dernier ne lui prêtait plus la moindre attention, occupé à soumettre Ophrys en totale dissension. Fort heureusement, elle avait beau désapprouver les ordres incohérents, elle n’en était pas moins un soldat discipliné et prudent. Baissant la tête en signe d'acquiescement contraint, elle sortit sans plus oser prononcer un seul mot : si contrarier Krait était une mauvaise idée en soi, l’énerver en revanche était bien pire... La porte claqua et le jeune capitaine se borna un moment à la fixer du regard, comme s’il toisait toujours Ophrys à travers le bois... puis Naja brisa le silence.
« J’ai tué qui ?
_ Syngathe. »
L’annonce jeta un froid, glaçant le sang de Naja. Son cœur se serra brusquement, comme s’il avait été broyé entre les serres d’un vautour. À cet instant, la cabane aurait pu s’écrouler sur lui qu’il aurait trouvé cela normal. Normal et salvateur. Ses jolis yeux Grenat brillèrent soudain, envahis par une brume de douleur. La gorge nouée, il cherchait de l’air.
« Syngathe a été...?
_ Abattue le soir où vous avez rompu. »
Fallait-il que Krait soit si brutal ? Sans en avoir conscience peut-être, il assénait les réponses comme autant de coups d’épée dans le cœur de son frère, le regardant derrière ses yeux verts étincelant, aussi durs que ces épaisses couches de glace recouvrant les lacs en hiver. Naja s’y heurta et, déstabilisé, se laissa choir sur la souche grossière lui servant de chaise. Il ne parvenait pas à réaliser les faits, se refusant à y croire, frissonnant sous le ton dépourvu de le moindre compassion de son frère. Surtout, il s’entendait reprocher une relation qui aurait du rester secrète. Car s’il avait aimé Syngathe, il l’avait aimée en toute clandestinité... Comment son frère avait-il su ? Combien d’autres encore étaient au courant ? Toute une armée, semblait-il, puisque la demoiselle lieutenant avait souhaité l’arrêter par ordre du Roi. Krait l’observait en silence.
« Qu’est-ce qui t’a pris d’aller séduire une Fidèle de Sheelah ? Et sœur de l’un de mes Colonels qui plus est !
_ Ce n’est pas moi qui l’ai séduite, c’est elle qui est venu me trouver...
_ Et tu n’as rien trouvé de mieux à faire que te laisser courtiser ? Es tu seulement au courant que ce genre de relation est interdite ? As-tu la moindre idée du sort que l’on réserve à ceux qui outrepassent cette loi ?
_ J’ignorais qu’elle appartenait au temple, Krait ! Elle ne me l’a avoué que bien plus tard... et puis elle... elle m’avait juré qu’elle ne dirait rien...
_ Et bien manifestement, elle n’aura pas su tenir sa langue ! Tu ferais bien de prier que Rémora ne te trouve pas ici !
_ Rémora ?
_ Oui, Rémora Lokinn, colonel de première division de cavalerie lourde, le frère de Syngathe ; et figure toi qu’il est dehors, devant ta porte et qu’il s’apprête à camper pour la nuit ! Avec un peu plus de mille sept cents hommes à ses ordres, je ne donne pas cher de ta peau s’il venait à apprendre que tu es ici Naja ! »
L’homme aux yeux pourpre pâli. Tout à coup, il se sentit aussi vulnérable qu’un oisillon sous les griffes d’un chat, mais comprenait. Il avait en sa possession les raisons pour lesquelles sa mère lui avait transmis ce curieux message. Ces derniers mois, il avait du se cacher en retrait du village, selon les conseils de Krait lui même et effectivement, son frère aîné était bien placé pour juger nécessaire une telle retraite. En d’autres termes, il l’avait protégé, même si au premier abord, il n’avait pas expliqué de quoi. Connaissant Krait, ce n’était pas bien étonnant, car peu de mots franchissaient le seuil de ses lèvres. Il fallait souvent l’y solliciter... et encore ! Pourtant, la reconnaissance n’était pas le sentiment le plus présent dans l’esprit de Naja à cet instant. Il se sentait au contraire humilié et victime d’une injustice d’autant plus révoltante que Krait n’avait pas même fait allusion au moindre doute.
« Mais je... Je n’aurai jamais fait de mal à Syngathe. Je ne l’ai pas tué Krait...
_ Je le sait. »
Naja retrouva son souffle. Les derniers mots de son frère avaient été d’une sobriété déroutante, mais ils avaient eu pour effet d’ôter un poids colossal sur le cœur de Naja. Non, bien sûr, la voix de Krait n’était ni tendre ni réconfortante, mais le jeune homme avait la particularité d’être honnête et s’il déclarait savoir son frère innocent, alors c’est qu’il le pensait. Naja sourit faiblement, apaisé par cet aveu mal formulé.
« Les troupes partiront demain à l’aube. Va vers le sud après notre départ : c’est une région montagneuse qui n’intéresse pas notre Roi, tu auras ainsi peu de risque de nous recroiser. Ne t’arrête que lorsque tu seras passé en royaume d’Alhaliin. »
C’était demander beaucoup à Naja, peut-être même beaucoup trop le connaissant... Pouvait-on demander à un homme de s’exiler pour un crime qu’il n’avait pas commis ? Sans attendre une quelconque réponse, Krait tourna les talons et sortit. Sa cape flotta mollement dans l’embrasure avant que la porte ne se referme derrière lui. Un peu à l’écart de la baraque, Ophrys se tenait immobile, attendant son capitaine, comme ce dernier le lui avait ordonné.
« Vous n’avez jamais vu cet homme Lieutenant, et cela aussi, c’est un ordre.
_ Je...
_ Et ne m’obligez pas à me répéter. »
Ophrys ouvrit la bouche dans une protestation muette mais déjà, Krait avait reprit son chemin sans but...
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Chapitre 2 : l'orchidée sauvage (première partie)
par Fancy, le 5 Juillet 2008 à 17:16~Chapitre 2 : l'orchidée sauvage (première partie)~
a nuit était tombée doucement, recouvrant le paysage de son linceul ténébreux. Dans l’obscurité, tout semblait différent, transformé : Les arbres aux feuillages verdoyants et bruissant s’étaient faits ombres inquiétantes, tendant leur bras squelettiques vers le ciel, les chants colorés des oiseaux n’étaient plus que hululement lugubres et menaçants et la petite baraque elle-même, d’aspect si fragile quelques heures plus tôt, prenait des faux semblant de cabane hantée... Sur la plaine, ça et là, de grands feus dansaient en crépitant, crachant parfois des gerbes d’étincelles facétieuses qui mouraient dans la nuit. Il n’y avait pas d’autre source de lumière tant le ciel était chargé de nuages. La lune et les étoiles elles-mêmes se cachaient de l’armée du Roi.
Appuyée contre le tronc d’un chêne, bras croisés sur sa poitrine, le lieutenant Eibhleann souriait. Elle appréciait particulièrement la nuit, pour son silence oppressant et l’atmosphère qu’elle dégageait. Souvent, elle s’installait ainsi à l’écart et se laissait envahir par les ténèbres apaisantes, les yeux fermés, en dehors du temps. Un calme particulier s’immisçait alors doucement en elle, comme un souffle imperceptible. À cet instant, plus rien ne semblait pouvoir l’atteindre... sauf lorsque lui parvenaient les voix trop proches des soldats.
Elle rouvrit les yeux, étonnée d’être extirpée malgré elle de son petit monde cotonneux.
Deux hommes se tenaient face à elle. D’après leur uniforme, il s’agissait de simples soldats : pas de cape, pas de broche distinctive, la crosse de leur épée tout à fait commune. La jeune femme ne put déterminer à quelle division ils appartenaient, mais à y regarder de plus près, elle devina qu’ils ne faisaient pas partie de son bataillon. Il était même peu probable qu’ils aient jamais mis les pieds dans l’un des régiments de chasseurs ou d’éclaireurs dont elle faisait partie. Non. Sans doute servaient-ils dans la cavalerie lourde. Ils s’étaient détachés du reste du campement, se joignant délibérément à Ophrys et, à en juger par leurs sourires sarcastiques, ils n’étaient pas là pour prendre des ordres. La jeune femme se redressa, lentement, les bras toujours croisés dans une attitude tranquille. Elle connaissait bien ces regards là. À ses débuts, c’était typiquement le genre d’œillade qui la mettait hors d’elle. Aujourd’hui, elle avait appris à contenir sa colère à sa façon...
Les deux individus arboraient cet air stupide qu’ont ceux qui se croient justement plus intelligents que tout le monde mais, patiente, Ophrys attendait le moment où l’un d’eux oserait faire montre de son humour narquois, souriant de fierté à sa niaiserie débordante. Bon sang ! Se voir dérangée pour de pareilles stupidités devenait lassant. Que ne se rendaient-ils compte à temps à quel point ils étaient bêtes, au lieu de venir se montrer en spectacle, braillant comme des ânes ivres, bien que l’alcool n’y soit malheureusement pour rien dans la sottise de ces deux là. L’espace d’un instant, Ophrys eut envie de couper court à toute plaisanterie. Planter son épée dans un pied, au hasard des quatre qui se présentaient à elle auraient probablement suffit à les dissuader de pousser leur crétinerie plus avant... Mais n’ayant encore subit aucune offense, elle se refusa à jouer ce jeu là et garda pour elle son idée pourtant fort plaisante, n’offrant à ceux qui croyaient l’agacer qu’un sourire neutre.
« Mon ami et moi, on se demandait comment vous aviez accédé au rang de lieutenant.
_ Le général Ankoh m’a recommandé à ce poste.
_ Mais le général n’est-il pas un peu trop vieux pour vous ? »
Ophrys ne releva pas la remarque, du moins pas en apparence. Intérieurement, les rouages de sa fureur se mettaient en route. Du fait qu’elle était une femme, elle avait du s’habituer à ce genre de réflexions de la part de soldats peu respectueux, jaloux, machistes ou tout simplement stupides. Longtemps, elle s’était acharnée à être meilleure en tout, comme s’il était absolument nécessaire de valoir deux fois un homme pour mériter un semblant d’estime. À présent, elle se contentait d’être elle-même, avec une efficacité redoutable. Combien s’étaient essayés à la remettre à sa place, comme ils disaient ? La jeune femme s’était arrêtée de compter depuis un moment, fatiguée d’avoir à ajouter des noms à sa liste d’abrutis finis. Au sein même de sa propre unité, elle en avait dénombré un sacré petit lot qui avaient fait usage de la même prétention. Sans doute que ces deux là auraient mieux fait d’aller leur demander ce qui les avait contraint à un peu plus d’humilité envers leur lieutenant...
« Auriez-vous oublié les règles de respect militaire envers un supérieur hiérarchique, messieurs ?
_ Oh... le lieutenant Eibhleann va nous dénoncer ?
_ À vrai dire, je pensais plutôt vous tuer. »
L’un des soldats paru surpris par le ton qu’employait Ophrys. Alarmé par le calme inquiétant dont elle faisait preuve, il tenta de raisonner son camarade.
« Andrec... » l’appela t-il à mi voix.
Mais le second homme, une véritable armoire à glace, était parti d’un éclat de rire ironique et sonore.
À quelques dizaine de mètres, autour d’un feu de camp, une partie des officiers s’étaient rassemblés pour le souper. Quelques uns s’étaient retournés sur la provenance de ce rire, sans réellement y prêter d’attention particulière et reprenant leur conversation. Parmi eux, seuls le général Lycène Ankoh et le capitaine Krait Notos avaient arrêté leur mouvement en apercevant Ophrys. La scène avait des allures de déjà vu et bien que la distance leur interdisait d’intervenir – quand bien même ils en auraient eu l’idée saugrenue – ils étaient avantageusement placés pour assister au tableau. Lycène semblait autant amusé que concerné, tandis que Krait exprimait un stoïcisme atterrant. Cependant, pour un personnage que rien n’était sensé affecter, il était indéniable que la situation l’intéressait. Laissant les autres à leurs palabres affligeants, les deux officiers s’installèrent plus à leur aise, s’offrant un meilleur panorama.
Ophrys souriait toujours. Dans ses yeux aux magnifiques reflets azurés, une détermination terrible étincelait, comme une menace silencieuse. L’homme face à elle avait interrompu ses gloussements, redoublant d’irrévérence, allant jusqu’à la tutoyer avec un mépris ébouriffant. L’autre avait reculé, manifestement bien moins amusé par les regards fulminants du lieutenant que son compagnon d’arme semblait l’être. Hilare, ce dernier faisait fi de tout respect, attisant sans s’en rendre compte la colère de celle qui ne prenait même pas la peine de considérer. Sa voix puissante s’élevait dans la nuit.
« Pour me tuer, il faudrait déjà que tu parvienne à me toucher ma belle ! »
Elle lâcha un rire bref, discret, assuré. Lentement, elle décroisa les bras et lentement encore, elle détacha les attaches du fourreau de son épée, laissant choir le tout au sol, à ses pieds, sous les yeux étonnés du dénommé Andrec face à elle. Débarrassée de son arme, elle fit quelques pas en avant, le défiant d’un regard appuyé, dépourvu de crainte. Connaissant ce type d’individu, il y avait fort à parier qu’il prendrait cela pour une bravade... Oh oui. Elle avait déjà connu cette situation. À vrai dire, elle n’était pas étonnée qu’aucun soldat l’ayant provoquée n’ai eu l’idée de vanter l’humiliation qu’il avait subit en retour. Voulaient-ils essayer, eux ? Elle pivota, les jambes légèrement écartées, assurant ses appuis. Les bras fléchis devant elle, entre défensive et offensive, elle attendait, exhortant son adversaire à s’approcher s’il osait. Elle souriait, sachant avec une certitude forgée par l’expérience que les imbéciles osaient toujours ! Et il osa, piqué au vif dans sa fierté mal placée de mâle dominant. Son sourire narquois s’était changé en un dégoût arrogant pour celle qui osait lui manquer de déférence, à lui ! Avec dédain, il s’était avancé, lâchant quelques insultes franchement obscènes, levant la main pour gifler sans retenue cette catin qui prétendait lui tenir tête.
Trop tard pour regretter, trop tard pour tenter de ravaler un orgueil pharaonique : son mouvement fut arrêté net, Ophrys lui ayant saisit le poignet. On ne l’arrêterait plus.
Surpris par la force peu commune du lieutenant d’apparence pourtant chétive, l’homme eut tout juste le temps de la voir esquisser un sourire en coin avant d’être traversé d’une douleur fulgurante à l’abdomen. Il recula, emporté par un élan qui n’était pas le sien, le poignet soudain libéré de son emprise. Le coup porté avait été aussi inattendu qu’expéditif et Andrec chancela sur deux bon mètres avant de parvenir à retrouver un semblant d’équilibre. Il porta la main à son estomac, furieux de s’être laissé déstabilisé, devant témoins qui plus est, et par dessus le marché, par une fille ! Crachant une nouvelle injure, il se redressa en promettant à l’importune de lui faire payer cet affront. Ophrys ne bougeait pas. Elle l’attendait, trop heureuse qu’il lui fasse ce plaisir, ce qui bien entendu le contraria. Non contente de n’être qu’une femme, voilà qu’elle se permettait de ne pas même esquisser le moindre mouvement de crainte. D’un bond, il s’élança...
« Trop lent ! » commenta Lycène qui prenait grand plaisir à observer l’altercation. >
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Chapitre 2 : l'orchidée sauvage (seconde partie)
par Fancy, le 10 Juillet 2008 à 19:15~Chapitre 2 : l'orchidée sauvage (seconde partie)~
Trop lent en effet, son poing effleura à peine le jeune lieutenant qui venait d’anticiper son premier mouvement, puis son second, et son troisième. Krait ne perdait pas une miette du combat, hypnotisé par la chevelure couleur rouille d’Ophrys qui flottait derrière elle à chacun de ses déplacements, comme un magnifique sillage cuivré. Bien évidemment, au cœur d’un affrontement qui tournait rapidement à son désavantage, Andrec se moquait éperdument de ce genre de considérations poétiques. De loin en loin, la rage exacerbée de cet homme devenait palpable et il hurlait parfois un juron, attirant l’attention sur lui. Ophrys, d’un calme déconcertant, s’amusait à l’irriter d’avantage, se délectant de l’exaspération qu’elle causait chez lui. Elle esquivait avec maestria, parait et contre attaquait férocement avec juste ce qu’il fallait de force pour repousser chaque assaut sans mettre cet imbécile trop rapidement hors combat... car elle se devait de le garder indemne – tout au moins physiquement – sans quoi le jeu risquait de prendre fin prématurément.
Haletant de fureur – la distraction n’étant pas tout à fait à son goût – le soldat avait cessé son flot de grossièretés, économisant à présent chaque inspiration. Il s’épuisait, incapable de concevoir qu’une femme puisse le tenir en respect. Il en était d’ailleurs devenu écarlate de honte et de colère : Ophrys semblait impossible à atteindre. Trop rapide, elle ne cessait de l’agacer par ses évitements incessants, jouant à lui sourire d’un air amusé dès que leurs regards se croisaient. Il était évident qu’elle se moquait allégrement de cette homme de deux fois sa taille, prenant un plaisir tout particulier à le tourner en ridicule sous les yeux de ses compagnons d’arme.
À plusieurs reprise, Andrec s’arrêta afin de reprendre haleine, avant de se jeter à nouveau dans une série d’assauts sans effet, comme un âne. À chaque tentative, Ophrys l’humiliait d’avantage, lui interdisant toute approche, le laissant s’agiter tout seul comme ces gamins qui essaient vainement d’attraper les papillons en agitant les bras... jusqu’à ce que le soldat, blessé dans son orgueil, décide que cette fois, c’en était trop. Au comble de sa haine, il dégaina son épée. La lame produisit un son clair au sortir de son fourreau, étincelant dans la nuit...
Reprenant ses appuis, l’homme comptait sur la peur que son arme – tendue vers l’avant – exercerait sur le lieutenant. Il était tant persuadé être capable de lui régler définitivement son compte qu’il se risqua à l’insulter de nouveau... Les témoins de la scène retenaient leur souffle, inquiets, hormis les deux officiers, l’un souriant, l’autre figé derrière son regard froid. Seulement Ophrys n’éprouvait aucune crainte. À l’observer plus attentivement, on la soupçonnait même de s’être attendue à ce genre de dénouement. Tout juste était-elle déçue d’avoir à mettre fin au combat si promptement, alors qu’elle commençait à peine à s’amuser... Andrec la méprisait et rien ne déplaisait autant à Ophrys. L’expression de dégoût qu’elle afficha pour cet homme à la lâcheté abjecte sonna comme une ultime provocation et, d’un bond irraisonné en avant, l’homme s’élança à l’assaut de son adversaire exaspérant.
« Vous chargez comme un buffle écervelé soldat ! » lui lança Ophrys qui avait esquivé.
Cette fois, elle ne jouait plus. Rapide, rusée, elle avait anticipé avec assez d’amplitude pour sortir de la trajectoire lamentablement linéaire de cet imbécile qui se retrouvé emporté par son élan de brute épaisse. Il fut trop lent pour la dernière fois de la soirée et ne put se rétablir à temps. En quelques bonds, Ophrys s’était positionnée juste derrière lui et abandonnant tout ménagement, elle lui avait empoigné le bras droit, l’attirant vers elle avec force et le lui tordant si brutalement que l’homme poussa un hurlement de douleur. Elle le maintenait ainsi, plaquant sa main calleuse entre ses omoplates, menaçant insidieusement de lui démettre l’’épaule au moindre mouvement. Tout à coup plus terrifié que furieux, le soldat tenta, de son bras libre, de se soustraire à cette torsion insoutenable, mais à son grand désespoir, la pression se fit plus forte, lui arrachant un nouveau cri. Dans le même temps, Ophrys en profita pour se saisir de la main libre de son adversaire. Ses doigts glissèrent vers la crosse de son épée et, avec une violence sans nom, elle arracha l’arme des mains de celui qui avait osé la sous estimer.
Juste encore un peu...
D’un coup de genou étonnamment puissant au creux des reins, elle le repoussa, relâchant toute étreinte et, sans même lui laisser le temps de réaliser ce qu’il subissait, elle lui balaya férocement les jambes, le jetant à terre et l’y maintenant en lui écrasant la trachée avec le pied. Andrec resta figé quelques secondes, sans comprendre. Il s’était sentit impuissant soudain, encaissant une série de coups douloureux qu’il n’avait pas vu venir, jusqu’à se retrouver au sol, dans cette position inconfortable. Il écarquilla les yeux, stupéfait, cherchant l’air que le pied d’Ophrys sur sa trachée lui refusait. Il voulu se défendre, repousser le lieutenant de ses mains, mais son geste s’arrêta lorsque la lame de sa propre épée alla se placer sous sa gorge, l’entaillant suffisamment pour lui faire comprendre qu’il avait perdu.
« Vous êtes mort, soldat. »
Il la regarda sans pouvoir articuler un seul mot, écrasé sous la botte d’un lieutenant souriant. Silence. Il hésitait, incapable de formuler autre chose qu’une imploration muette du regard, terrifié à l’idée de mourir. Derrière eux, quelques rires de soldats amusés par cette cuisante défaite s’élevèrent.
« Capitaine Notos, voulez-vous bien aller me séparer ces deux là s’il vous plaît. » sourit Lycène.
Sans un mot, Krait se leva, se dirigeant à grands pas vers la scène de combat. À son approche, les conversations se turent et les hommes se dispersèrent, avertissant Ophrys que quelque chose approchait. Lorsqu’elle leva la tête, elle se heurta au regard glacial de son capitaine, à quelques pas d’elle. C’était la seconde fois qu’elle avait affaire à lui ce soir là et cela ne présageait rien de bon, du moins, selon ce qu’elle avait entendu dire de son supérieur. Pourtant, Krait se contenta de lui reprendre l’épée des mains, lui suggérant de se reculer d’un geste de la main. Ophrys obtempéra, libérant le soldat définitivement humilié. Le silence hostile d’un capitaine dont la réputation n’était plus à faire n’aida pas du tout Andrec à retrouver son aplomb et il baissa la tête, honteux. La main à la gorge, il n’osa plus esquisser le moindre mouvement, tétanisé par la folie furieuse d’Ophrys. Du sang perlait sur son uniforme. Cette femme était cinglée mais elle était redoutable et tout à coup, le mérite de son grade de lieutenant devenait une cinglante évidence.
Sans un mot, elle avait rattaché son fourreau à sa taille, réajustant sa cape. Elle s’était redressée, s’attendant à ce que son capitaine la sermonne, mais il n’en fit rien. En fait, il se contenta de rendre son épée au soldat devenu étrangement humble avant de tourner les talons avec indifférence.
Le vent souffla, froid, mordant, signe que le temps tournait à l’orage.
« Je... »
Ophrys reporta son attention sur Andrec, étonnée qu’il ai encore assez de cran pour prononcer un seul mot.
« Veuillez pardonner mon insolence lieutenant... »
Il s’était incliné. Ophrys le regardait avec surprise : c’était bien la première fois qu’un soldat lui faisait le coup de s’excuser ! En règle générale, après une telle humiliation, ils préféraient s’éclipser sans faire de bruit, ruminant une possible vengeance qu’ils n’osaient jamais mettre à exécution. Certains la détestaient même encore d’avoir subit une si amère leçon, d’autres encore n’osaient même plus la regarder que lorsqu’elle leur tournait le dos... Mais s’excuser, ça, non, jamais. Quelques secondes, elle hésita à répondre. Que dire ? Rien. La colère de la jeune femme s’était apaisée depuis l’intervention de Krait et elle ne trouva rien d’autre à reprocher à cet homme. Elle aurait tout aussi bien pu lui rire au nez ou lui lancer une dernière réflexion acerbe, mais elle n’en voyait pas l’utilité. Si elle avait pris grand plaisir à remettre à sa place un imbécile au mépris plus que titanesque, elle se refusait en revanche à l’humilier d’avantage. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait : du respect, et en manquer à son tour à Andrec – aussi bête s’était-il montré – l’aurait desservie. Ophrys avait beau être fière – certains diront trop fière – elle n’en était pas moins juste, honnête et la cruauté gratuite lui déplaisait tout autant que le manque de respect caractérisé dont elle était souvent victime.
Aussi se contenta t-elle d’observer le silence, jugeant que se taire était la meilleure chose à faire. Il y eu un moment de flottement où le soldat hésita à se relever, à moins qu’il fut victime d’un vertige ? Puis, comme s’il était satisfait de cette non réponse, il se retira enfin, la main ruisselante de sang toujours portée à sa gorge. Les officiers avaient terminé leur repas. Krait n’était plus avec eux.
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Chapitre 3 : aurore soufrée (première partie)
par Fancy, le 12 Juillet 2008 à 21:14~Chapitre 3 : aurore soufrée (première partie)~
ne aube électrisée s’était levée sur le campement. Là-haut, les éclairs silencieux zébraient le plafond de nuages, l’illuminant de lueurs d’or et de nacre. Le ciel, sombre, bouillonnait, laissant entrevoir parfois de grandes ombres fantomatiques. La journée s’annonçait exécrable et pourtant, personne ne s’en souciait. Les hommes, à peine éveillés pour la plupart, allaient et venaient sans entrain, portés par l’habitude. Certains étaient passé maîtres en l’art de s’occuper à des subterfuges, oubliant ce pourquoi ils étaient là, reforgeant les lames, ferrant les chevaux ou bien déjeunant en petits groupes en arrosant leur repas de plaisanteries grivoises. Quelques rares officiers déambulaient parmi toute cette agitation, feignant de s’intéresser. Ophrys avait délaissé son chêne, renonçant à un sommeil qu’elle ne trouvait pas. En lisière de forêt, Krait l’avait remplacée. Il demeurait immobile, muré derrière ses Émeraudes de glace.
Cela faisait bien six d’heures qu'il se tenait ainsi à l'écart du campement, à demi tourné vers la cabane. Ses yeux inexpressifs fixaient un improbable point d'horizon et le vent s’engouffrait dans sa cape, la faisant claquer avec fureur. Il était là, fier et droit, se demandant vaguement jusqu’où ses regards auraient pu porter s'il n'y avait pas eu cette obscurité pour lui barrer la vue. N’y avait-il réellement que les aigles pour voir si loin ? Le tonnerre gronda. Il avait veillé toute la nuit, effacé, silencieux, éternellement seul, s’assurant discrètement que personne n’approchait de la baraque. Dans quelques instant, il s’agirait de lever le camp avec ses troupes d’éclaireurs et de chasseurs. Krait partit, Naja serait vulnérable jusqu’à ce que les cavaleries lourdes et de ligne se mettent à leur tour en mouvement. D’ici là, et pendant cet interstice, il fallait prier que personne n’ai l’idée d’aller l’identifier...
« Nous attendons vos ordres mon Capitaine.
_ Rassemblez les hommes, nous partons. »
L'injonction était machinalement froide et l’échange s’arrêta là. Peu de mots et pourtant, tout avait été dit. Krait n'avait même pas pris la peine de se tourner vers son lieutenant, tant occupé à perdre ses regards vers l'horizon indistinct. De loin en loin, il entendait les cliquetis des armes et les ronflements des chevaux que l’on sellait. Des voix masculines s’élevèrent, relayant l’ordre transmis par Ophrys. Il soupira. Un éclair blafard figea la scène l’espace d’une demi seconde et Krait sentit, au bout de ses doigts, comme un picotement d’impatience. La foudre n’était pas loin, il la sentait en lui comme une précieuse alliée. Il y eut un nouveau grondement de tonnerre, plus profond, plus caverneux, plus proche. Puis s’imposa le bruit familier et rassurant du fer battu et le jeune capitaine fit volte face, avant d’arrêter son mouvement.
« On admire le paysage, capitaine ? »
Rémora Lokinn, colonel de première division de grosse cavalerie, se tenait devant lui. D’où sortait-il, Krait l’ignorait, mais s’il y avait bien une personne que le capitaine ne souhaitait pas voir, c’était lui ! Sans doute d’ailleurs était-ce pour cela que Rémora était là... De manière tout à fait curieuse, il avait cette particularité de toujours apparaître au moment où on ne désirait rien de moins que ne pas entendre parler de lui et encore moins l’apercevoir. C’était comme s’il savait, d’instinct, qui priait pour ne pas avoir affaire à lui et il s’empressait alors de s’attarder sur le chemin de cette personne, avec un air narquois. Apparemment, Krait lui-même n’échappait pas à cette règle, bien que dans son cas, la situation fut sensiblement différente.
Parce que Naja était accusé du meurtre de Syngathe, et que Syngathe était la propre sœur de Rémora, ce dernier passait le plus clair de son temps à fomenter de vaines vengeance envers son subalterne, comme s’il cherchait à le faire payer pour son frère. Il n’avait alors de cesse de provoquer Krait. L’ayant formé lui-même au combat, il connaissait l’énergumène et semblait savoir s’y prendre pour l’agacer sans provoquer sa colère... Qu’avait-il trouvé, cette fois-ci, qui le réjouissait au point d’afficher ce sourire fielleux ?
« Un temps curieux, n’est-ce pas ? Il semblerait que l’enfer soit au dessus de nos têtes... Vous me direz, en tant que Cerbère, vous ne risquez pas grand chose. »
Krait ne répondit pas. L’allusion au Cerbère était suffisamment significative pour indiquer à quel point Rémora avait appréhendé la situation. Ainsi, il savait. Était-ce le fruit de sa propre réflexion ou l’avait-on appuyé dans son raisonnement ? Le colonel Lokinn haussa les épaules d'un air satisfait. Il jeta un regard vers le jeune homme et son sourire s’effaça au profit d’une expression déçue. Oui, bien sûr... Les mots n’avaient aucun impact sur Krait, puisqu’il n’était qu’un réceptacle vide... Que pouvait-il bien penser derrière ses yeux verts ? Par ailleurs, était-il encore capable de penser ? Rémora en doutait. Malgré cela, il s’acharnait tout de même, mu par la noirceur de son esprit. S’il y avait une chance pour que le capitaine soit encore capable d’émotion malgré son apparente impassibilité, alors Rémora s’en saisirait...
« Capitaine Notos ! Nous sommes prêts. » les interrompit le lieutenant Eibhleann qui revenait au rapport.
Derrière elle, trépignait la cavalerie légère, sur le qui-vive du départ. Krait n’avait pas lâché Rémora des yeux. S’il avait pu exprimer autre chose qu’une immuable indifférence, sans doute qu’à cette heure, c’est d’un regard inquisiteur qu’il aurait toisé le colonel Lokinn dont l’enthousiasme mal dissimulé n’était que mauvais augure. Cependant, il avait une mission à accomplir et des soldats à mener. Rémora lui faisait perdre son temps. Abandonnant l’idée d’en deviner d’avantage, Krait rejoignit ses hommes et sauta sur le dos de son gris pommelé Unukalhai. Il avait l’allant et la détermination d’un homme qui part en guerre en se sachant victorieux et il pourfendit la masse de cavaliers, prenant la tête, se mettant aussitôt au petit trot. Le fil des lames étincela froidement dans le mouvement de la troupe se mettant en marche. Les boucles des harnachements tintèrent en rythme, bientôt imités par les crosses des épées frôlant les boucliers. Il y eu un nouveau grondement de tonnerre, puis la pluie se mit à tomber, drue, lourde, froide, comme un épais rideau sur le dernier acte d’un drame. On n’entendit alors plus que la respiration puissante des montures.
La boue, sous les sabots, giclait de tous côtés. Curieux spectacle qu’une cavalerie légère dévorant les plaines au galop. Les chevaux semblaient avaler toute vie sous leurs foulées, comme une indéfectible vague. L’herbe se couchait à leur approche, courbant l’échine face à cet adversaire terrifiant. De fugitifs éclairs trahissaient à peine leur présence, mais la terre frissonnait sous eux, inquiétée par cette charge de soldats. Ils ne partaient pas en guerre, non, leur rôle était tout autre. Légers, rapides, ils n’avaient pour objectif que la reconnaissance du terrain et des forces ennemies éventuelles. En ce sens, ils étaient peu nombreux, à peine trois régiment pour cette unique division. Là où Krait menait trois cents hommes, mille quatre cents autres attendaient encore au campement, sous les ordres des colonels Rémora Lokinn, Islann Stadames et du lieutenant colonel Lawrence Gahel. Et, pris en étau au milieu de ce quelque millier de soldat, la cabane et son occupant... Krait se redressa. Unukalhai releva la tête, alerté. Derrière eux, les cavaliers serrèrent aussitôt les doigts et la troupe modéra son allure, jusqu’à faire halte, grande tâche sombre au milieu de la vallée détrempée.
Silence.
Krait arpenta le devant de ses troupes. Il était le seul à remuer encore, si bien que toute attention était tournée vers lui, mais il ne parlait pas. Quelque chose le tourmentait. Une menace, muette, lancinante. Depuis enfant, il avait rêvé de devenir soldat afin de protéger les siens et voilà qu’il laissait Naja seul, à la merci de Rémora si l’idée lui prenait d’aller s’enquérir de son identité. Naja, un assassin... c’était bien peu le connaître que de croire une seule seconde à sa culpabilité. Tout juste parvenait-il à battre ses petits frères au combat lorsqu’ils jouaient ensembles, la violence étant un concept lui étant tout à fait étranger. L’offensive ? Il ne connaissait pas. À peine était-il capable de se défendre, quand bien même il s’agissait de sauver sa propre vie... Il n’était qu’un enfant, sage, enjoué et incroyablement naïf. Surtout, sa gentillesse n’avait d’égal que sa bonté spontanée. Pourtant, ils l’avait accusé. Ils avaient accusé un éternel enfant d’un crime dont la seule évocation suffisait à le faire mourir de peur et Krait, puissant soldat comme il avait toujours aspiré à le devenir, ne pouvait pas même le protéger...
« Caporal Palissy, nous irons devant en reconnaissance. Adjudant G’holl, lieutenant Eibhleann, je vous confie les deux régiments de Chasseurs. Vous attendrez les troupes de cavalerie lourde et de cavalerie de ligne afin de leur indiquer notre position. »
L’eau ruisselait sur ses longs cheveux de suie, gouttant sur ses épaules. Ophrys tiqua, intriguée, mais se garda bien d'émettre le moindre commentaire : l’ordre de Krait avait des allures de précaution, comme s’il sentait qu’un péril les guettait quelque part. Partir seul, tout juste accompagné d’une centaine d’hommes, c’était aller au devant d’un massacre si son intuition se révélait exacte, mais c’était aussi prémunir deux régiments entiers de la mort. Unukhalai levait la tête, cherchant à se soustraire aux préoccupations pesantes de son cavalier, montrant des signes évidents de nervosité. À défaut de pouvoir lire en Krait, il apparaissait qu’il était possible en revanche d’interpréter les réactions de son cheval, pour qui savait se montrer suffisamment observateur, et le jeune lieutenant ne s’en priva pas, le gris pommelé étant considérablement plus expressif que son cavalier. De façon assez étrange, Ophrys se sentit angoissée : ainsi, Krait était-il capable d’inquiétude ? À quel propos ? Pour qui ? Pour quoi ? Le nombre de questions semblaient innombrable et les réponses trop rares, aussi se contenta t-elle d’acquiescer inutilement, son capitaine ne lui prêtant pas la moindre attention. Attendre frigorifiée par la pluie battante ne l’enchantait pas vraiment, mais elle n’avait pas le choix. >
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